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Les beautés de Benoit Mandelbrot et l’effondrement judiciaire

Quel est le point commun entre un flocon de neige, une feuille de fougère, un choux romanesco, l’expansion démographique, la structure des alvéoles pulmonaires, le nautile ou encore les côtes bretonnes ? La mathématique fractale !

Beaucoup obéit aux mathématiques fractales y compris le trafic de drogue et l’escroquerie selon le système de de Ponzi cher à Bernard Madoff.

Qu’est-ce ? «Une figure fractale est un objet mathématique, telle une courbe ou une surface, dont la structure est invariante par changement d’échelle »nous dit Wikipédia. Selon le Larousse, les mathématiques fractales sont les branches des mathématiques qui étudient les objets dont la création ou la forme ne trouve ses règles que dans l’irrégularité ou la fragmentation.

Découvertes par B. Mandelbrot en 1974, les «fractales » sont des objets géométriques morcelés à l’infini qui forment une figure dont des détails, observables à une échelle arbitrairement choisie, sont l’image exacte de la figure dans sa totalité.

Avant de renoncer à lire plus, quittez un instant la banque de données de la NSA que vous financez («Facebook», l’ultime rêve du Pouvoir) et tapez «Fractales, image «… l’esthétique de ces figures géométriques est d’une beauté hypnotique.  Les fractales servent en imagerie électronique, en biologie, en neurologie, en météorologie, en astronomie et même en analyse financière. Les mathématiques fractales sont partout et constitueront très certainement un apport majeur à notre quotidien dans les cinquante années à venir mais d’ici là, pourquoi parler de fractales en ces pages et quel en serait l’intérêt hors l’exercice bien creux de sophiste ? J’y vois une alerte.

Le système judiciaire est de nature fractale. Sa structuration repose sur la reproduction à des échelles différentes d’une équation à trois composantes : le Juge, le demandeur le défendeur ou encore le Juge, l’accusateur et l’accusé. Cette structuration se retrouve du juge de paix à la cour de cassation à laquelle la Cour Européenne a rappelé que le Parquet ne pouvait plus participer au délibéré.  Le système juridictionnel ne peut être vu comme pyramidal où la partie ne ressemble en rien au tout, où la partie n’existerait pas en soi, où retirer une pierre ne change pas l’ensemble. Au contraire notre ensemble «judiciairo-fractal » n’est pas un volume solide «classique », car à chaque niveau, à chaque plan dimensionnel , le judiciaire est auto-efficient , indépendamment du tout . Ainsi la saisine du Juge définit le cadre dimensionnel (sa compétence) tandis que sa liberté confirme l’indépendance du niveau tout en le faisant appartenir à la cohérence d’un ensemble qui forme un tout. Ce «tout »qui s’appelle la Justice, repose sur la trilogie reproduite à chacune de ses compétences, à chacune de ses échelles dimensionnelles. Il en est de même dans d’autres pouvoirs juridictionnels où la trilogie se trouve de même manière (Conseil d’Etat, Cour Constitutionnelle, Cour Européenne mais aussi dans les procédures disciplinaires, déontologiques, sportives ou scolaires, …) En cela, il me parait que le système juridictionnel est un bien un objet fractal, et plus exactement un « ensemble de Julia » holomorphe puisqu’il est «borné » non pas au sens trivial (quoi que …) mais bien dans ses limites (dernière instance, prescriptions, fin de l’action,…) . Ainsi la Justice est un objet dont chaque élément est également la justice ; cette définition tautologique en établit la nature fractale.  Et la métaphore va plus loin encore puisque la géométrie fractale est basée sur la multiplication de nombres irrationnels. «Irrationnelle», comme la Justice qui se fonde sur le «contradictoire ».  «Contradictoire et irrationnelle », sœurs siamoises formant des droits de l’Humain, une de ses Libertés. Il me plait de croire que l’ « irrationnel »est encore présent dans nos prétoires car le «rationnel », qui donne le «ratio » purement économique, est une limite à la raison même et une sclérose qui judiciairement empêche toute évolution y compris jurisprudentielle. En cela, un «big data «normatif , «raisonnable », est contraire à la géométrie fractale dont procède la justice tant dans son praxis que dans son logos et j’y vois une énorme interrogation  sur la nature future du Pouvoir Judiciaire mais ce n’est pas le propos.

Revenons à l’objet fractal qui obéit ici à une équation trinominale dont la fonction, au sens mathématique, est définie chez nous par le code judiciaire. L’équation judiciaire induit un modèle qui a deux caractéristiques essentielles : il est prévisible et il est structurant – à quelque niveau que l’on soi – il est donc fractal. L’observateur et l’acteur peuvent dès lors décoder sans être surpris, la structure dans laquelle le litige se déroulera. Cette structure fixe, reproduite et commune à tous les niveaux de compétence, peut changer de dimension (de compétence) mais reste stable et en rend la lisibilité claire et évidente.  C’est en ce sens que l’on peut dire «le Tribunal » ou «Le Juge » au sens générique, ce «tout » étant composé des tribunaux et des juges.

Cela veut dire que lorsque l’on supprime l’intervention du Parquet au Tribunal de la Famille ou que l’on «mélange » au tribunal d’application, qui prononce des jugements, les compétences par nature différentes, de la Commission de Défense sociale qui elle, prend des «Mesures », on détruit l’équation…. comme dans l’ensemble de Julia qui est quant à lui, essentiellement caractérisé par le fait qu’une petite perturbation au départ se répercute en un changement radical de cette suite et induit le chaos… au sens mathématique. On mesure ici la mise en garde métaphorique car entre le chaos mathématique et le chaos social, il n’y a qu’un pas que je franchis.

Ceci veut dire également que considérer la question budgétaire sur l’ensemble du système, le voir comme un simple tout pyramidal selon l’idée simpliste et fausse bien que classique, est une hérésie logique et induit nécessairement une déstructuration du tout. Concrètement, supprimer des sièges de Justice de Paix comme le Pouvoir exécutif vient de le faire c’est nuire non pas aux lieux supprimés mais à l’ensemble de la géométrie et donc au «tout ». Il me parait dès lors évident que supprimer la Justice de Paix de Beaumont, c’est aussi nuire à l’ensemble du pouvoir judiciaire. Et il en sera plus encore quand, à l’instar du modèle français, les Juges de Paix seront d’abord regroupés dans les tribunaux d’instance, ensuite supprimés. A ce moment-là, la géométrie du Pouvoir Judiciaire changera de nature et le système sera nécessairement différent. Ce changement met en péril une des valeurs fortes de notre vision de la Justice : sa prévisibilité… ce qui en mathématique fractale s’appelle «l’invariance »!

Et c’est là l’un des paradoxes , la modernité ce n’est pas le chaos , c’est peut-être reconnaître la nature même d’un système , mesurer sa fragilité et considérer qu’avant d’y toucher, il serait bon d’en comprendre l’équation qui le sous-tend .

Toucher à l’équation fractale judiciaire à un niveau c’est donc mettre le tout en péril car la nature même de l’équation réside dans son auto similarité qui établit sa cohérence , sa reproductibilité aux différents dimensions (première instance/appel , justice de paix/tribunal , appel/cassation, cassation/Cour Constitutionnelle…), c’est la détruire et c’est détruire tout le système qui repose sur l’équation. Supprimer cette auto-similarité même à un seul niveau et c’est le tout qui s’effondre nécessairement puisque l’objet entier n’est plus ce qu’il a été.

 

Yves Demanet
Avocat